Point de vue n°49 – La systématisation du monde

Nous sommes prisonniers des systèmes. Nous les considérons comme des maux nécessaires à l’organisation de nos sociétés, à l’évitement du chaos et de l’anarchie. Nous leur demandons de répondre à nos besoins de sécurité et d’ordre. Nous les pensons indispensables à la bonne marche des institutions que nous multiplions. Nous les croyons régulés par des lois et des gouvernances.
Nous nous sommes abandonnés à ces systèmes, nous leur avons donné du crédit, beaucoup de crédit, aveuglément et sans conditions. Nous leur avons délégué notre pouvoir personnel et individuel, d’abord par volonté de faire naître et de faire exister l’idée d’un vivre ensemble acceptable, puis, progressivement par paresse, par lâcheté (id. manque de courage), nous les avons laissés prendre le pouvoir avec pour seuls contrôleurs ceux qui en ont la gestion et s’octroient, depuis cette charge, des pouvoirs qu’ils se concèdent à eux-mêmes et à ceux qui les servent.
Ces pouvoirs sont devenus à leur tour des pseudo-pouvoirs, des pouvoirs manipulés par une poignée de puissants qui maintiennent en place, à l’aide de moyens financiers totalitaires, l’ensemble des systèmes dans une illusion quasi-totale de démocratie, au nom de la paix sociale, en nous laissant croire que les systèmes à qui nous avons confié nos vies nous servent encore, nous ses serviteurs.
Cette habileté des systèmes à nous faire croire que nous sommes les maîtres là où nous ne sommes que des servants est entretenue savamment par ceux qui ont le pouvoir de maintenir ces systèmes en place dans leur fonctionnement illusoire. Nous sommes convaincus que l’alternative à ces systèmes serait le chaos. Nous nous résignons à ce que nous appelons la politique du « moins mauvais » en nous comparant avec des pays où la situation est pire que la nôtre. Nous sommes devenus paresseux, craintifs et effrayés de perdre ce que nous avons. Notre but est de protéger nos « avoirs » et de les augmenter « pour le cas où ». Nous ne voulons pas voir les problèmes véritables et le malheur des autres. Nous prenons des antidépresseurs et des somnifères pour cela. Nous voulons voir la vie de manière positive. Nous sommes soucieux de notre propre bonheur et de ceux qui nous servent à ne pas nous sentir seuls, et que nous appelons « nos proches ». Nous nous réjouissons de voir quelques autres s’occuper des problèmes graves dans des conditions difficiles et sans considération de leur propre bonheur. S’ils le font, c’est qu’ils s’en sentent capables. Ils ne sont pas comme nous, ils sont plus forts que nous, d’une autre trempe, c’est leur vocation, leur plaisir, peut-être leur bonheur même, s’ils le font c’est qu’ils le veulent bien, personne ne les force. Tant qu’ils existent, nous pouvons continuer à vivre notre petit bonheur. Pour participer nous aussi, nous faisons quelques petites actions sans envergure qui nous donnent bonne conscience, des actions superficielles et ponctuelles qui n’engagent que des moyens superflus sans jamais entamer l’essentiel de nos vies et de nos ressources, que nous mettons ailleurs, dans ce petit bonheur. Nous n’aimons pas les gens qui appuient là où ça fait mal et qui nous font culpabiliser. Nous trouvons cela stérile, pas très positif. Nous préférons voir les « belles choses » et faire des « belles rencontres ». Nous ne voulons pas être dérangés, d’ailleurs nous ne pouvons pas être dérangés car notre vie est déjà assez difficile comme ça. Mais comme ça quoi ? Lorsque nous nous retrouvons en face de ces questions difficiles nous les éludons, nous rentrons dans notre système à nous, dans notre manière de voir les choses autour de nous, autour de notre petit bonheur, derrière la clôture. Nous appelons cela « se protéger ». Nous n’avons même pas honte de ce que nous sommes devenus.

Isolés sur des « -ismes »
La systématisation du monde a conduit à mettre en concept un certain nombre de pratiques ou même de simples idées pour les rendre « systématisables » et donc contrôlables. Elles deviennent des presqu’îles du système principal et se marginalisent lentement. Créer un système, c’est ajouter un « -isme » à une idée avec pour conséquence l’assujettissement à cette idée de règles qui contraignent l’idée dans une doctrine. Le « -isme », par essence, est doctrinal. Dès lors que vous le reconnaissez, sitôt que vous le reconnaissez, il vous enferme et pose sur vous ses lois.
Il y a deux sortes de « -isme ».
Les premiers, les plus inoffensifs, sont des « -ismes » de diversion, des leurres pour faire parler les intellectuels de salon et les journalistes de contrebande. Ils peuvent débattre entre eux des capitalismes, des christianismes et autres communautarismes dont ils sont friands.
Pendant qu’ils tournent en rond et vous avec eux, d’autres « -ismes » se dissimulent, ne se prononcent pas, s’évitent avec soin. Ils tentent à grand peine de ne jamais sonner à nos oreilles pour éviter la fissure irréparable de nos croyances et de nos certitudes, celles que nous appelons « nos fondements ». Ces mots sont sacrés. Ils s’appellent par exemple politique, économie ou démocratie. Rajoutez un « -isme » et ces mots vous apparaîtront alors tels qu’ils sont dans leur réalité glacée d’épouvantails fantoches. Ecoutez plutôt. Que diriez-vous d’entendre « politisme », vous savez cette doctrine qui consiste à vivre en famille autour « d’un grand débat d’idées » qui représente le « job » de politistes à temps plein. Entendez le son « d’économisme », cette pratique qui consiste à faire tourner des théories à partir d’élucubrations falsifiées en modèles pour faire croire qu’elles comportent quelque lien avec la réalité économique de l’homme de la rue. Pleurez au son de « démocratisme », cette belle idée illusoire tournée en réelle illusion et qui consiste à nous faire croire que n’importe quel citoyen peut devenir un jour le représentant du peuple et parler au nom de tous.
Souriez alors avec tristesse à la sonorité claire de « crétinisme », doctrine simple et fédératrice que tout le monde pratique avant même de la comprendre. Le nombre de ses membres augmente un peu plus chaque jour.

Batraciens résidents de la marmite mondiale
Vous connaissez tous l’expérience de cette grenouille qui, jetée dans l’eau bouillante s’en extrait aussitôt d’un bond réflexe. En revanche, la grenouille tranquillement placée dans l’eau froide et sous laquelle on allume un feu doux sent venir la chaleur trop tard et ne peut s’échapper. Elle sera bouillie à petit feu. A l’évidence, nous appartenons tous à cette catégorie là.
Notre incapacité à réagir n’a d’égale que notre capacité à demeurer indifférent à tout. Nous sommes, au mieux, paralysés par la vérité que nous entrevoyons. Pour la plupart d’entre nous, nous préférons ne pas voir, tellement la vérité nous semble inacceptable. Nous sommes tous victimes d’un syndrome de Stockholm géant, vouant aux ravisseurs de nos libertés les plus élémentaires une adoration compulsive.
Nous préférons dans le meilleur des cas rejoindre une équipe de GO (gentils organisateurs) locaux pour « faire notre part », espérant ainsi noyer sous l’eau de 7 milliards de colibris l’incendie mondial du pouvoir financier omnipotent qui ravage la planète. L’entreprise a un mérite et c’est là tout son intérêt (et il n’est pas mince) : il oppose la poésie à la barbarie et nous avons par-dessus tout besoin de poésie pour adhérer encore à ce que nous reste d’humanité. Elle est par contre totalement illusoire en termes de solution pour réduire le feu de la marmite. Pire, elle sert la cause des souteneurs des systèmes en place en prolongeant la paix sociale et en faisant durer l’espérance d’un « monde meilleur », tout comme le fait l’économie sociale et solidaire, les associations et les ONG dont la vocation est de secourir les plus fragiles en ce monde. Nous voyons ainsi se déployer sous nos yeux l’horreur de nos engagements à servir de cette manière le beau et le vrai. Plus nous nous engageons pour les « bonnes causes » plus les systèmes s’installent, se déploient et profitent de la paix pour installer leurs guerres.
Ne suis-je pas en train d’esquisser un début de discours anarchiste ? Absolument pas. D’ailleurs avez-vous noté l’apparition du « -isme » d’anarchisme qui vient condamner, classer et étiqueter toute tentative de réflexion libre et distante ?
Notre responsabilité est plus haute que celle qui consiste à « faire notre part », à croire qu’un « autre monde est possible » ou qu’à hurler « fuck la police » ou « à bas l’Etat ». Nous devons nous emparer de nos propres vies et entreprendre de devenir qui nous sommes sans réduire cette responsabilité à des actions « faciles » ou de surface et sans tomber dans la violence qui discrédite immédiatement celui-là même qui l’emploie, y compris l’Etat lui-même et ses institutions. Cette tâche est d’une extrême difficulté mais la refuser nous réduit à l’état de batracien barbotant dans la marmite bouillonnante.

L’idée de courage et la disparition de l’héroïsme ordinaire
Selon certains intellectuels prétendus, il n’y aurait plus de héros parce qu’il n’y a plus de grandes causes à défendre. Selon ce point de vue, il faudrait donc accepter que la sauvegarde de l’espèce dite (à tort) humaine ne fasse pas partie des grandes causes à défendre. Acceptons donc, à défaut, la cause plus modeste qui consisterait à sauvegarder l’espèce terrienne dans l’espoir que quelques membres de cette espèce échapperont au malthusianisme, à l’eugénisme et au transhumanisme en voie de déploiement, parvenant ainsi à accéder au statut encore mal connu d’être humain.
Avouons-le, l’ampleur de la tâche, pleinement comprise, ferait frissonner les meilleurs martyrs. Comptant sur l’appui quasi nul d’une minorité éparse de nos concitoyens planétaires, objet de quolibets et de sévices de toutes sortes, exposé à tous les mépris de toutes les doctrines existantes, renonçant à toute idée, même très lointaine, d’un quelconque bonheur ici-bas, le défenseur de cette « cause plus modeste » s’assurera avec soin d’être doté d’une bonne dose de courage ou d’une bonne dose d’intrépidité, voir des deux, avant de s’abandonner à pareil destinée.
Où trouver un tel courage ? Quelle beauté, quelle poésie, justifieraient une telle abnégation ?
En vérité aucune. Et c’est d’ailleurs pour cela que le courage nous manque à tous. Seule la nature porte encore la marque inviolable de cette beauté et de cette poésie capable de soulever le meilleur de nous-mêmes. La vue d’un nouveau né, autrefois réparatrice de l’innocence oubliée et de l’ouverture du cœur, se trouble rapidement à la vision de son devenir dans la société planétaire malade, quand ce n’est pas à la vue de ses géniteurs eux-mêmes. S’il est vrai que certains d’entre eux naissent doués de facultés nouvelles, capables de ressentir ce qui nous faisait autrefois défaut, il nous reste à espérer qu’ils seront de ceux, peu nombreux encore, à prétendre à l’appellation d’être humain.
Il faudra à ce reste à naître, beaucoup de cette poésie et de cette beauté pour retrouver le courage de devenir l’un de ces héros ordinaires, fuyant les strass, les sunlights et les paillettes pour s’abîmer dans les tâches infinies qui consistent à faire naître l’homme à lui-même, en commençant par son propre cas. Il peut s’attendre à tous les obstacles et toutes les incompréhensions et, s’il parvient à se rapprocher de ses fins, il ne doit en attendre aucun remerciement. C’est en lui et dans la nature seule qu’il trouvera avec certitude et constance la trace vitale de cette beauté et de cette poésie nourricière. Paix et joie ineffables sont ses bienfaits pour le cœur. C’est à cela qu’il mesurera le chemin parcouru.

Quitter les systèmes et abandonner les doctrines
« Il suffirait que l’on n’en achète pas pour que ça ne se vende plus ». Jamais l’humour piquant de Michel Colucci n’a constitué meilleur point d’appui pour réveiller les consciences de ce début de millénaire délétère. Notre action principale et, à vrai dire, la seule qui soit entièrement à notre mesure et sous notre propre contrôle et responsabilité, consiste à ne pas être « client » des systèmes qui nous régissent. Vous penserez immédiatement bien sûr aux boycotts de toutes sortes, depuis les OGM en passant par les EDTA, les poulets élevés en batterie, les emballages non recyclables, etc, etc…Oui, bien sûr, peut-être, chacun fait sa part…Mais il ne s’agit pas de cela. Celui qui veut quitter les systèmes sera guidé par deux préoccupations.
La première tient dans un premier constat, horrible et vertigineux que bien peu d’entre nous font et ne feront jamais. Voyez plutôt. Tout droit sorti du ventre de votre mère et, pour la quasi-totalité d’entre nous, ignorant jusqu’à l’heure de notre mort que nous l’avons voulu ainsi, nous atterrissons (ou plutôt notre corps atterri) sur cette planète. Nos pieds se posent chez quelqu’un. Il nous faudra toute notre vie agiter un titre de propriété, définitif ou temporaire, pour justifier du droit à poser nos pieds sur une planète dont nous n’avons même pas le souvenir d’avoir souhaité venir y vivre ! Ceux qui ont commis le forfait de vous y avoir déposé ne seront jamais inquiétés par les autorités et leur crime de mise au monde restera impuni. Vous serez appelés « leur enfant » et ils vous abandonneront bien vite à affronter seul les règles pourries du monde dans lequel vous devrez désormais vous débattre. Le service après-vente n’est pas prévu au contrat mais peu importe puisque vous ne vous souvenez même pas d’avoir commandé ce produit. Refusez la règle du titre de propriété définitive ou temporaire et vous serez immédiatement affublé du titre de « sans domicile fixe ». Naître sur cette planète n’est pas gratuit. Ce n’est même pas un cadeau.
Ces règles qui s’imposent à vous pour simplement disposer du droit de pouvoir marcher librement sur une planète où l’on vous a déposé à votre insu devraient déjà tous nous révolter. Mais nous sommes déjà dans la marmite, le feu est allumé et l’eau commence à tiédir doucement. Elle est encore à température. Juste un peu trop chaude mais encore supportable.
Vous continuez donc le parcours, contraint et forcé. Si vous cherchez au cours de votre vie à comprendre cette étrange planète et les mœurs bizarres des habitants qui vous ont précédé, vous découvrirez avec effroi l’absurdité de leurs coutumes et la barbarie de leurs règles. Ils font repas de cadavres d’animaux et se comportent envers eux comme aucun de ces animaux ne le ferait avec leurs semblables. Ils prétendent être doués d’intelligence mais ne s’en servent presque jamais. Leur instinct est resté primitif et ils ne se préoccupent que d’accroître leur territoire et d’augmenter leurs possessions. Leurs fonctions reproductrices sont rendues improductives par contraception pour être employées à provoquer des plaisirs fugaces et primaires qu’ils confondent la plupart du temps avec l’amour. Ils prétendent que les animaux et tout ce qui les entourent sont frappés d’infériorité vis-à-vis de l’espèce qu’ils représentent.
Vous chercherez alors à quitter à toutes forces la compagnie proche de ces êtres sans grand intérêt mais vous découvrirez alors que vous êtes unis à eux par une matrice systémique commune dans laquelle vos prédécesseurs (vos parents ou une administration en l’occurrence) vous ont inscrit (cela s’appelle l’état civil) dès votre arrivée sur la planète. Cette inscription fait de vous un objet comptable dans la planète, affublé de droits ou de devoirs plus ou moins importants en fonction de l’endroit (le pays) où vous êtes venus « au monde ». Selon la panoplie de droits et de devoirs du lieu dont vous tirerez ce qui sera votre « nationalité », vous verrez votre liberté plus ou moins entravée et ce d’une manière plus ou moins visible. Certaines de ces nationalités procurant beaucoup de droits appelés « sécurité » vous donneront l’illusion d’une grande liberté mais vous comprendrez que vous ne pouvez renoncer à ces droits car il vous est interdit de renoncer aux devoirs qu’ils engendrent. Dans d’autres nationalités, les droits liés à votre état civil sont très peu nombreux et les devoirs le sont en général aussi. La vie y est souvent plus difficile mais la liberté plus grande.
La seconde préoccupation vous étreindra alors. Vous souhaiterez renoncer à votre état civil et quitter aussi bien les droits auxquels vous ne souhaitez pas prétendre pas plus que les devoirs auxquels vous ne souhaitez pas contribuer. On vous dira alors que ce n’est pas possible selon les règles de la nationalité à laquelle vous appartenez. Vous apprendrez qu’il n’existe pas sur cette planète d’un état civil planétaire, apatride qui ferait de vous un citoyen du monde.
Vous constaterez donc avec terreur que vous êtes obligé de poser vos pieds chez quelqu’un et que vous devez accepter les règles que ce quelqu’un a fixées sur le territoire sur lequel vos pieds sont posés. Vous chercherez la définition d’un pareil endroit et vous découvrirez qu’on lui donne en général le nom de « prison ».
Cette conscience extrêmement douloureuse vous privera de ce dont vous avez, en la circonstance, le plus besoin, c’est-à-dire de courage. Paralysé, asphyxié et terrorisé par la perspective de terminer votre existence terrestre dans ces circonstances, vous rechercherez tous les aménagements de peine possibles. Vous chercherez, parmi vos semblables, des êtres partageant votre état et vous n’en trouverez au mieux qu’un ou deux. Vous serez entourés de curieux que vous reconnaîtrez aisément à leur manière de se tenir à distance, sans jamais vous quitter des yeux cependant, pour voir – simple voyeurisme de curiosité – ce qui vous arrivera ensuite. Ils se diront « intéressés » par vos propos et « sympathisants » à vos idées. Vous vous tiendrez éloignés de ces gens-là qui vous feront perdre du temps et consommeront en pure perte votre énergie.
Vous devrez alors créer votre environnement et votre vie commencera là.

Le commencement de la vie humaine sur la planète Terre
C’est un moment angoissant entre tous que celui qui ouvrira vos premières réflexions sur la manière de vivre désormais sur la planète où vous vous trouvez. Une myriade de questions, toutes plus insolubles les unes que les autres, vous envahira jusqu’à vous submerger et vous mener au bord de la folie. Votre cerveau, soumis au mental, subira un affolement tel que vous souhaiterez mille fois renoncer et revenir à l’état d’inconscience dans lequel vous vous trouviez précédemment . Votre mental usera de mille subterfuges pour adoucir cette réalité douloureuse. Vous serez tenté par des propositions plus accessibles, vous serez tenté, comme les autres, déjà plus conscients que la moyenne, de simplement « faire votre part » sans jamais faire taire votre conscience qui vous appellera à davantage.
Alors peut-être aurez-vous enfin ce courage, puisé au fond de vous-même, reconnaissable entre tous les courages par la joie et la paix du cœur qui sourd à travers lui. Il arrivera juste après l’idée impérieuse entre toutes que l’on sait être sienne et à nul autre, cette idée dont le nom est « vocation ». Ni religieuse, ni spectaculaire, seulement la correspondance exacte, alignée et congruente entre ce que l’on pense, ce que l’on ressent et ce que l’on exprime par le dire et le faire.
L’accomplissement de soi, vulgairement appelé « bonheur » s’ouvre alors, neuf et indifférent à ce qui existe déjà. Se jouant de toutes les idées reçues, il s’impose de toute l’ampleur de sa liberté infinie et regarde sans attaches les conventions étriquées avec l’œil du passé. Il appelle et tu répondras. Pour cela tu prendras tous les risques et tu accepteras les méprises, les retailles à des dimensions plus petites que tu avais faites et qui déchireront l’habit qui ne les contient pas. Tu jetteras le soir l’habit trop petit que le matin même pourtant tu portais encore. Il te faudra la nuit pour tailler celui du lendemain, différent en tout parfois de l’habit de la veille. Tu ne regretteras rien, tu laisseras partir les idées mortes, sans tarder et sans nostalgie. Le nouveau te traverse chaque jour et se moque de tes certitudes. Il n’en a pas. Ton sillon seul tu traceras, à nul autre pareil. Tu pourras raconter de cette parole libre qui ouvrira d’autres cages et envolera d’autres accomplissements que le tien, aussi uniques et irremplaçables.
Telle est la vie hors des systèmes. Fragile et incertaine, vibrante et lumineuse, sans cesse menacée d’extinction par un souffle violent, sans cesse ravivée par une brise légère. Tu apprendras à ne savoir rien et à ne rien connaître et, se faisant, tu commenceras à comprendre et à voir sans jamais saisir ou détenir.
C’est alors que l’essentiel viendra à toi comme un murmure, comme une simplicité, inattendue et reposante. Tu goûteras son espace, large et nourrissant, sans désir et sans autre besoin qu’être là, reconnaissant de voir la vie s’occuper d’elle-même à travers toi.
La peur te quittera peu à peu, tes pensées seront moins accablantes. La satisfaction du vide et du rien t’étonnera. Vois comme le tutoiement devient naturel et facile, fraternel. Nous sommes désencombrés de ces vides inutiles qui remplissaient autrefois la périphérie de nos vies, noyant le centre.
Il te faudra rejoindre, pour quelques temps encore, la communauté des hommes, y planter ton flambeau. Le corps en ce lieu exige beaucoup. Tu lui enseigneras à aimer l’abondance du peu. Tu y passeras toute ta vie. Il te rendra la paix et grâce à elle enfin la joie pourra paraître, illuminer tes jours.
Vis si tu l’oses.

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Retrouvez ce texte dans « Les points de vue d’Effuse – chroniques de 2015 » – Ed. Egossum.

Dernière mise à jour – 18/09/2015