Perdre sa vie à la gagner ?

Devenir Humain,,,

C’est rarement ainsi que nous formulons le but de notre vie !

Ce que nous voulons, c’est vivre heureux, sans idée très précise de ce qu’est le bonheur. Nous voulons simplement profiter de l’instant présent en évitant les contrariétés et en jouissant de ce que la vie nous offre. Nous y mettons toute notre énergie et nous y projetons toutes nos peurs.

Nous recherchons sans répit à multiplier les situations dont nous pensons qu’elles contribueront à notre bonheur : de l’amour, de l’argent, de la réussite professionnelle ou sociale, mais aussi de la solidarité, de la relation à l’autre, du respect de l’environnement. Grâce à ce fragile édifice fait de compromis et de contradictions nous avançons tant bien que mal pour construire de nous-mêmes l’image d’une « bonne personne » que nous voulons montrer aux autres et dont nous voulons nous convaincre nous-mêmes qu’elle existe réellement. Lorsque nous y parvenons (pour une durée toujours trop courte à nos yeux), nous parvenons à nous dire « heureux ».

« Pour nous punir, Dieu exauce nos souhaits » dit l’adage.

Pour maintenir notre précieux bonheur chèrement acquis, nous essayons d’éviter, de prévoir et de contrôler toutes les menaces et les risques qui pourraient l’affecter : la maladie, la déchéance matérielle, la décrépitude physique et toutes les angoisses qui vont avec.

« J’ai souffert de beaucoup de choses qui ne me sont jamais arrivées » dit un autre adage.

Mais un jour, cet équilibre précaire ne convient plus. Le mensonge qu’il revêt nous devient insupportable. L’effondrement nous guette, il est à notre porte, le cœur battant, nous repoussons le temps où nous devrons ouvrir, pressentant que rien ne sera plus jamais comme avant. En nous s’élève la voix du Sens. Pour lui nous voulons essayer, nous voulons changer. Arrive le temps où nous ne pouvons plus faire autrement.

Changer de vie, changer sa vie ou changer la vie, peu importe le commencement, à condition de changer quelque chose, avancer d’un pas vers autre chose. Pour arrêter d’avoir peur.

Cette soif se transforme souvent alors en course, désordonnée et tâtonnante. Nous changeons l’extérieur avant l’intérieur. L’agitation du dehors l’emporte alors sur le mouvement calme du dedans qui se dessine.

Nous tenterons sans succès des tas de subterfuges. Nous essayerons de changer le monde et les autres sans nous changer nous-mêmes. Nous voudrons changer de relations, de travail, de quotidien, de pays, nous débarrasser des encombrants, des miroirs et des signes qui nous renvoient à nos limites. Nous détesterons ceux qui nous renvoient à nos peurs. Ils sont nos bouc émissaires. En nous débarrassant d’eux nous croyons nous débarrasser de nos démons. Nous voulons du nouveau autour plutôt que dedans.

La tentation est grande alors de tout arrêter, de stopper nette cette quête de Sens et de nous replier sur nos illusions de confort en appelant « réel » le précaire cauchemar de notre bonheur de pacotille.

Comment commencer, ici, maintenant ? Pourquoi, pour quoi, par quoi commencer ?

Et si nous menions tout cela de front, patiemment, calmement, à notre rythme.

Changer ou ne pas changer ?

Pourquoi changer ?

Par quel morbide processus d’automutilation le système est-il parvenu à dégoûter ses contributeurs du travail au point de vouloir changer (ou plutôt quitter), souvent en urgence, de cadre de vie professionnel ?

Bien loin des plans de carrière, changer est devenu pour beaucoup une nécessité, un compte à rebours pour simplement « sauver leur peau », préserver un goût pour la vie qui leur échappe, changer pour conjurer un dégoût inverse et un épuisement devenu chronique. Ceux dont je parle ont en commun d’être compétents et engagés, conscients des difficultés et aptes à les résoudre, intéressés par leur métier avant d’être intéressés par leur carrière. Entourés par l’incompétence et la médiocrité des servants du système qui eux en tirent un profit personnel avantageux, ces aspirants au changement de vie sont prisonniers d’un dilemme, enfermés dans une schizophrénie à livre ouvert. Ils doivent suivre des règles imbéciles en dépit de leur conscience professionnelle pour conserver leur emploi mais voilà, ils n’en sont plus capables. Menacés d’épuisement, contractant les maladies non reconnues du tripalium moderne que sont les burn-out et les bore-out, faces opposées de la même monnaie de singe, ces épuisés du non-sens au travail sont prêts à tout quitter pour survivre.

Je pense à R. puéricultrice en charge de l’enfance en difficulté dont l’idéal de vie professionnel était de venir en aide aux familles en détresse et qui hésite désormais à présenter ses familles à des juges qui vont prendre des décisions encore plus destructrices pour l’enfant et pour le ou les parents, qui n’ose pas partager ces questionnements avec des assistantes sociales elles-mêmes quasi-dépressives, malades aidant d’autres malades. Je pense à P. psychologue en centre de rétention, trois fois plus diplômé qu’un surveillant et deux fois moins payé pour le double d’heures, obligé de subir les brimades de fonctionnaires protégés et d’une hiérarchie dévouée à un système procédurier et ignorant des subtilités, des patiences et des lenteurs de la guérison criminelle. Je pense à F. contraint de vendre des produits stupides à des gens qui n’en ont pas besoin et à en vendre suffisamment pour avoir le droit de recommencer l’année suivante.

L’absurdité de ce système est devenue telle que ceux qui le font vivre sont sur le point de mourir. Je l’imagine comme une énorme croûte sèche recouvrant une plaie purulente qu’attache encore au corps tout entier les compétents qui se mettent en quatre pour que le système tienne, que la croûte sèche apparaisse de l’extérieur comme un signe de cicatrisation et de guérison. Mais la vie n’est pas sur la croûte mais sur la plaie. L’effondrement de ceux qui s’épuisent à bien faire leur travail pour prolonger la vie de tous ceux qui le font mal est le signe précurseur de l’effondrement de la croûte. C’est la raison pour laquelle nous devons regarder ces signes, ces burn-out, ces bore-out, ces effondrements personnels, comme autant d’opportunités de créer autre chose. Derrière l’effondrement le renouveau, derrière l’absurde et la médiocrité, la créativité et la compétence, derrière la conscience professionnelle en désarroi la conscience humaine en devenir.
Mais comment changer ? Comment passer du train de vie qui est le nôtre à une vie entièrement nouvelle à laquelle nous n’avons même pas le temps de réfléchir et pour laquelle l’élan vital nous manque pour faire le premier pas. Nous nous sentons piégés, tétanisés, incapables de réfléchir à comment faire ce pas de côté qui enclenchera autre chose. Nous nous trouvons toutes les raisons pour ne rien faire mais nous savons qu’aucune d’elle n’est vraiment bonne. Sommes-nous donc condamnés à vivre ainsi seulement pour payer des factures, condamnés à supporter l’insupportable jusqu’à ce que mort s’ensuive ? Une douloureuse culpabilité nous étreint : nous nous sommes fourvoyés, nous nous sommes laissés abusés par des promesses qui n’ont fait que nous éloigner de nous-mêmes et de la vie à laquelle nous rêvions, une vie plus simple et plus harmonieuse que celle que nous vivons. Nous appelons cela « revenir » à quelque chose de plus simple. Mais revenir suppose d’avoir fait l’aller. Avons-nous jamais fait cet aller ? Il ne s’agit pas de revenir mais bien de commencer ce voyage en simplicité de l’être loin de la complexité de l’avoir. L’Humain au fond de nous appelle, il crie, il hurle qu’il veut vivre lui aussi et non cet avatar que nous promenons au bout d’une laisse et que nous promenons en démonstration dans un monde qui n’est pas fait pour nous.
Ceux qui veulent que rien ne change me font peur.