Point de vue n° 1 – Restaurer la dignité des faibles

Un faible est celui qui subit la situation du pot de terre contre le pot de fer. Il n’est pas faible au sens de la passivité et/ou de la victimisation. Il lutte, mais ses armes ne lui permettent pas de quitter son état. La dignité pour laquelle il se bat consiste à être reconnu dans ses droits élémentaires à subsister pour la durée de sa vie terrestre (alimentation, soin, abri,…) et à être reconnu dans sa nature (respect de sa personne en qualité de sujet ). Cette dignité nécessite aussi, pour mériter que l’on se batte pour sa restauration, une autre dignité, que l’on peut appeler amour propre et qui lui est complémentaire. Elle suppose que, dans l’indignité dont il est victime, le faible ne soit pas coupable de passivité.

 

 

 

La justice, outil de restauration de dignité
L’objet de la justice, et partant celui de la loi, ne correspond pas nécessairement à la restauration de la dignité des faibles. La justice se donne pour objet de faire appliquer les règles de droit, lesquelles à son tour, sont écrites pour s’appliquer à un champ, à un périmètre. C’est ce périmètre qui détermine, finalement, ce pour quoi la loi est constituée. Or ce terme de constitution est majeur dans la construction d’une justice pour tous. Son examen attentif montre que les faibles n’ont aucune espèce d’impact sur le modelage du périmètre d’application des lois et que, par conséquent, ils subissent les dommages propres à ceux qui sont absents du champ constitutionnel. En résumé, ils ne peuvent intervenir sur la construction de la constitution et la constitution protège ceux pour qui elle est construite. Aussi le processus de construction constitutionnel est-il fondamental pour équiper, en quelque sorte, la justice des outils qui permettront aux faibles de devenir justiciables, c’est-à-dire bénéficiaires des lois ou ayants-droits.
Par conséquent, l’application du cadre judiciaire à la non-totalité de la population créée, de fait, une zone d’exclusion pour une partie de la population. C’est cette partie exclue qui représente la population des faibles potentiels, lesquels voient leur dignité bafouée lorsque le potentiel auquel ils sont exposés devient une réalité qui fait apparaître leur état de faiblesse. Ce dernier passe ainsi de latent à réel. La réparation attendue de la justice doit alors pouvoir s’exercer dans un cadre constitutionnel préalable. Si ce cadre constitutionnel fait défaut, il faut alors y remédier (c’est partiellement le rôle des questions prioritaires de constitutionnalité -QPC- lesquelles sont pourtant insuffisantes pour introduire un nouveau cadre législatif si celui fait défaut) et peser sur l’élargissement du cadre constitutionnel lui-même, par l’appareil en vigueur, dans le système juridique national auquel le justiciable appartient. En France, le recours à son député est la voie d’écoute de proximité dont il faut alors espérer qu’elle générât une remontée dans le cadre collectif de l’assemblée nationale pour éventuellement devenir, in fine, une nouvelle proposition de loi, de décret ou d’amendement soumis, elle-même peut-être validée par le conseil constitutionnel. Mais que faire lorsque le vide constitutionnel, et l’atteinte à la dignité du faible qui en résulte, touchent à l’épistémologie même de la justice et rencontrent sur sa route des obstacles politiques et économiques ? Le corps des penseurs de cette épistémologie juridique doit alors s’emparer du sujet et redéfinir le paradigme juridique sur lequel repose, non seulement la constitution, mais aussi les éléments de constitutionnalité. Ceux-là touchent nécessairement à la morale (en la matière, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen reste un cadre pertinent) et s’interfacent, non sans une « abrasivité » conséquente, avec l’épistémologie économique et politique. Autrement dit, interroger ou se réclamer de la dignité des faibles, en ce début de troisième millénaire, c’est revisiter profondément le cadre constitutionnel depuis l’examen attentif et la compréhension détaillée de l’état et de la condition du faible et de la phénoménologie (l’apparition) de son indignité. Il faut alors admettre que le faible est faible avant d’être touché dans sa dignité et qu’il appartient à la justice de le rendre fort pour que sa dignité soit restaurée. Or, force est de constater qu’il existe un retard extrêmement important de la justice sur le sujet, principalement dû à la submersion de la justice par l’économie, laquelle est liée, à son tour, à la submersion de la politique par l’économie. C’est ce « recours » à la justice que les sociétés dominantes doivent évoquer pour échapper à la barbarie et retrouver, non pas l’état de droit, mais l’universalité de droit, c’est-à-dire une constitution planétaire capable de se surimposer (id. sur les trois niveaux législatif, exécutif et répressif) au droit des états-nations. Il s’agit là d’un chantier extrêmement ambitieux et absolument indispensable et prioritaire dans un monde financiarisé où la ressource monétaire est confisquée de manière totalitaire par 1% des individus et les ressources objetisées (depuis le minéral, en passant par l’animal et le végétal et jusqu’à l’humain réduit en esclavage).

La dignité, une question morale en voie de disparition
La morale, comme les humanités, ont disparu depuis plusieurs décennies du cursus éducatif commun. A mesure que la barbarie et la financiarisation du monde gagnent du terrain, la morale recule, sous les coups de boutoir répétés des conquêtes sociales, attribuées à l’élan de libertés nouvelles, aussi fausses qu’illusoires. En même temps qu’une culture régressive et uniforme, s’installe ensuite l’érosion du vocabulaire et du langage. La gangrène de l’économie financiarisée standardise et simplifie les codes communs aux échanges planétaires, jusqu’à uniformiser les masses, toujours plus nombreuses, ainsi poussées au parachèvement consumériste obéissant. Dans ce modèle, la morale s’efface et devient inutile devant la jouissance méritocratique. Qui se soucie encore des perdants et des exclus là où la tendance est au malthusianisme, à l’eugénisme et au transhumanisme ? Selon pareille tendance, une telle préoccupation devient contradictoire et contre productive. La sélection naturelle par exclusion au modèle éradique d’elle-même la question de la dignité du vocabulaire utile. Le terme de « dignité »lui-même est sans doute en voie de disparition, et son usage devient caduc dans le champ sociétal. Il s’agit donc de sauver la dignité par la morale, menacée elle aussi du même traitement. La superposition de ces deux quêtes devient alors réactionnaire, avouons-le. A moins qu’elle soit au contraire tout à fait novatrice. Débarrassés de leur caractère moralisateur et janséniste, et éclairés par le puissant spot de l’économie, pudiquement appelée néolibérale alors qu’elle n’est rien de moins qu’un totalitarisme financier mondial, les mots de dignité et de morale brillent et apparaissent dans tout leur éclat, sous l’effet de la gigantesque ombre portée de l’indignité et l’immoralisme qui s’étend sur le monde. Là est l’innovation. De la dignité d’amour propre et du moralisme de mœurs, ces mots sonnent à nouveau, en résonance avec leur contraire, lorsque l’on quitte le contexte des mœurs pour entrer dans celui de la justice. C’est parce que l’indignité et l’immoralisme exultent d’injustice que l’exaspération devient innovante. C’est parce que la justice doit s’emparer de la moralité économique et financière, de la dignité des sujets réduits partout à l’état d’objets, dans la valse de la marchandisation du monde, que les outils de la justice naissent et deviennent créatifs. Les class action font leur apparition, les groupes constitutionnels et les collectifs démocratiques participatifs émergent, la densification citoyenne du petit peuple s’établit lentement, contrecarrant la marche, faussement inéluctable, des régisseurs du monde.
Accompagner ce mouvement, et surtout le faire précéder d’une réflexion neuve et fraîche sur la morale et la dignité, devraient être le travail des intellectuels. Mais, des intellectuels libres et courageux, ma bonne dame, on n’en trouve plus. Il est vrai que pour mener une réflexion de cette nature, il faut adopter le point de vue d’une espèce elle-aussi en voie de disparition, l’espèce humaine. Les attributs de cette espèce n’existent, rappelons-le, qu’après l’émergence d’une conscience spirituelle, laquelle est, elle-même, le fruit d’un processus de croissance intérieure, matérialisée par un passage particulier et mal connu nommé « deuxième naissance » . La lecture et la pensée qui naissent alors de ce passage intérieur à propos de la dignité s’en trouvent transformées. Le faible devient lu et reconnu, non pas comme ce pauvre à qui l’on doit aumône et protection, mais comme celui à qui l’on doit éviter la misère de ne plus être reconnu en sa qualité de personne. De même, le riche est vu dans la misère de sa condition matérialiste exclusif et son addiction à l’enrichissement comme une pathologie dont la société doit prendre la mesure, en la déclarant criminelle en cas de capacité reconnue, ou la reconnaître comme un cas d’irresponsabilité mentale, si l’incapacité est avérée.
Il existe donc un pré-requis de taille à la reconnaissance d’un nouveau champ de réflexion à propos de la dignité. Le niveau de conscience et la réalisation préalable de ce passage par la seconde naissance ne faisant pas partie des critères de sélection pour ceux qui disposent des pouvoirs politiques, nous avons donc peu de chances de voir apparaître ce champ de réflexion sous leur règne. Même si cela était le cas, il faut rappeler que les politiques ne sont que des pantins entre les mains des opérateurs économiques financiarisés auxquels ils ne peuvent qu’obéir. Ces derniers sont justement ceux qui souffrent des pathologies citées plus haut et qui dirigent les hôpitaux psychiatriques dans lesquels ils devraient vraisemblablement tenir le rôle du patient plutôt que celui d’actionnaire au terme de la réflexion fraîche et neuve à laquelle nous faisions référence plus haut.

La perte de dignité des forts.
L’histoire est parsemée de quelques grand hommes qui, bien que forts, ont su garder à l’égard des faibles un respect et une reconnaissance qui dépassaient la condescendance, l’aumône ou le maintien de la paix sociale. Cette époque est révolue. Désormais, seuls les faibles aident les faibles. Les forts ont besoin d’avantages fiscaux pour faire des dons, de publicité pour constater leur générosité et de média pour enregistrer leurs discours faussement contristés à propos de la misère du monde. Les forts sont devenus indignes. Cela tient sans doute à la disparition de l’éthique. Gagner toujours plus d’argent et étendre sans fin son pouvoir et sa domination sont des actes impunis par la loi et non répréhensibles. N’importe quel trader puise à grosse louche dans la soupe ultra-rapide des transactions sans saveurs ni métier et prélèvent leurs dus en toute légalité. Pas vu, pas pris, pris, Kervielisable. La discrétion, et seulement elle, absolument, est de mise.
Là encore, la disparition de l’éthique s’accompagne d’une désaffection de la justice. Le vide constitutionnel empêche tout recours. S’enrichir sans limites est légal, y compris sur le dos des autres, jusqu’à les priver du strict nécessaire.
Sommes-nous devenus fous ? Il faut répondre oui à cette question trop rarement posée.
Celui qui possède ne partage pas ou peu. Il partage entre ceux qui le servent, aveuglément et sans écarts de conduite de préférence, sous peine de bannissement, d’exclusion ou d’éradication. Il partage pour faire fructifier, pour augmenter encore davantage ses avoirs, pour que ce partage lui rapporte plus que ce qu’il a lui-même partagé. Quand il donne sans espoir de retour apparent, il le fait bruyamment pour que cela se sache, pour que le regard des autres sur lui soit positif, qu’il passe pour généreux, finalement pour que ça lui rapporte quelque chose en terme d’image. Donner gratuitement c’est un placement immatériel, un coup de com’, et puis souvent un bon plan de défisc’.
Le fort n’est pas nécessairement riche. Il peut l’être en privant simplement autrui de ses droits. Il devient fort par dol ou par abus et provoque ainsi la faiblesse d’autrui. Ce fort devient indigne et le faible perd sa dignité. Dans ce cas, c’est la perte de l’amour propre, de l’éthique personnel, le franchissement d’une ligne blanche morale qu’accomplit celui qui se rend fort en se rendant coupable d’une forfaiture.
A la racine de ce comportement, existe une carence éducative et morale. Elle prend sa source de manière primitive dans la conception manichéenne du bien et du mal dès l’enfance. Ces notions ne sont plus guère enseignées ni à l’école, ni dans la famille. Elle devient une carence béante lorsque, l’âge adulte atteint, l’enrichissement sans limite est présenté comme vertueux dès lors que des opportunités se présentent. Opportunités de diplômes, de talents ou de chance que personne ne refuse, changeant ainsi de camp et passant alors dans la classe des forts. Si ce « devenu fort » conserve son éthique, il saura se déposséder de tout ce qu’il a en trop pour rendre aux faibles ce qu’il n’a pas le droit moral de détenir sans partager. S’il « oublie » son éthique, il ne fera que saupoudrer dans des galas de charité une portion congrue de ses accaparements pour soigner son image.
Sans doute faut-il conclure que l’éducation et l’élévation de conscience dès le jeune âge sont les seuls véritables outils préventifs pour préserver les capacités éthiques d’un individu avant de recourir à la voie coercitive de la justice en cas d’échec.

Qui est faible ?
Le faible dont il est question ici, répétons-le, est celui qui subit, qui est impuissant à faire valoir ses droits, à lutter contre l’injustice dont il est l’objet. Mais au fond, comment établir autrement que par la morale, ce qui est juste et ce qui est injuste. Ce que la morale réprouve et ce que la vertu encourage ne sont-elles pas deux notions subjectives selon le point de vue duquel on se place ?
Vu sous un angle sociétal, nous sommes tous le faible de quelqu’un. La faiblesse est donc toujours un état relatif par rapport à un plus fort. Cette relativité est à la fois temporel. Celui qui est faible ne le sera pas toujours et peut-être deviendra-t-il fort à son tour. Cette analyse laisse même à penser qu’il pourra alors prendre sa revanche sur un faible de passage. Celui qui est faible ne l’est que relativement à d’autres plus ou moins faible que lui. Un tel point de vue sur la faiblesse devient rapidement soumis à une subjectivité telle qu’il en est rendu insaisissable pour un traitement social ou légal. La notion du faible ne peut être définie depuis ce point de vue qui empêche d’en faire la description intuitive que chacun pressent sans pouvoir la circonscrire.
Nous l’avons dit plus haut, la notion pleinement comprise du faible suppose la conscience préalable, au-delà de cette seconde naissance,de la notion de faiblesse prise comme force. Pour autant, nous pouvons la donner à voir comme l’état de celui, ou de celle, dont la dignité, en qualité de personne, serait flouée et bafouée par une autre personne en toute impunité juridique. La notion de personne devient alors centrale. La notion de personne est indissociable de la notion de sujet. Or le malaise croissant de nos sociétés est justement la disparition du sujet et l’objetisation – c’est-à-dire rendu à l’état d’objet. Le terme « objectivé », désigné par la langue française, ne rend phonétiquement aucun compte de l’état d’objet et génère une confusion avec « rendu objectif » auquel il s’applique également – de l’humanité. Ceux qui dominent sont une poignée. Ils sont eux-mêmes objets, privés de l’état de sujet (car sinon ils n’agiraient pas comme ils agissent). Mais ils soumettent ceux qu’ils dominent à adopter le même état que le leur, idest l’état d’objet, même si parmi les dominés, tous sont invités -certains le sont déjà- à devenir sujets.
Si le faible est considéré comme objet et non comme sujet par quelqu’un (personne morale ou privée) dont la conscience est elle aussi celle d’être objet, alors nous sommes dans un cadre d’application jugé « normal » (au sens du sur-ensemble majoritaire de Canguilhem) par la société. Si, en revanche, la loi dominante est appliquée par des personnes uniquement objets sur des personnes objets ou sujets, mais que cette situation est institutionnellement reconnue comme pathologique par le pouvoir législatif, alors un cadre juridique peut commencer à s’élaborer, mais restera fragile car minoritairement défendue.
La question de l’accès à l’état de sujet, à l’état de personne pleinement consciente, devient dès lors LA question prioritaire à l’échelle planétaire et la première finalité, la première cause à défendre, celle depuis laquelle aligner toutes les problématiques politiques, économiques et sociales.
Pour reconnaître le faible, il faut être soi-même un sujet, pleinement conscient, qui regarde un autre sujet, réel ou en potentiel devenir. Cette qualité de regard est préalable. Elle donne aussi le courage de regarder avec justice les situations de faiblesse, elles-mêmes pathologiques ou déviantes.
Tout d’abord, n’est pas à considérer comme faible, celui qui utilise son état de faiblesse pour profiter par passivité de la défense des faibles que lui offre la cadre légal que la société lui offre. Ce cas est celui de l’assisté chronique, par ailleurs en situation de capacité et d’autonomie économique.
La privation d’accès à la justice ou plus généralement à l’état de justiciable constitue le cœur de la faiblesse. Le faible peut s’avérer privé d’obtenir réparation par incapacité (cas des personnes déficientes, malades, non-autonomes), par simple ignorance de ses droits, par manque de moyens financiers pour les faire valoir (indigence rendant impossible la prise en charge des coûts d’une action en justice). Dans ces cas, l’impossibilité d’accès aux moyens de quitter son état de faiblesse et de restaurer sa dignité devient en soi une injustice qui s’ajoute au préjudice déjà subi. L’aide juridictionnelle s’avère notoirement insuffisante pour s’appliquer, notamment, à toutes les situations justiciables qui ne sont pas portées à la connaissance de la justice. Pour obtenir justice, il faut de l’argent. Il est donc effrayant de penser que seuls ceux qui en ont les moyens peuvent finalement accéder à la justice. Cette conclusion exclut, de fait, bon nombre de faibles ayant déjà perdus leur dignité…
Est également faible et non justiciable, celui qui subit un défaut d’application des outils légaux. La décision de justice n’emporte pas nécessairement avec elle son application réparatrice. La volonté protectrice de la justice prévoit des recours pour que, in fine là encoreles parties puissent épuiser leurs griefs et faire échouer les mauvais perdants. Il existe donc de nombreuses situations pour lesquelles le faible mérite justice, peut obtenir justice mais une impunité subsiste pourtant, une réparation n’a pas lieu. Il s’agit là des dysfonctionnements de l’appareil de justice et de ses attributs exécutoires.
Enfin, demeure ce qui, de nos jours, devient le territoire le plus peuplé de faibles privés de dignité, véritable terra incognita de la justice, vaste étendue dépourvue de constitution. Le faible qui se trouve là est privé d’outil légal car ces outils n’existent pas encore, faute de support constitutionnel dans lequel les déposer. Il y a là une urgence absolue à étendre, et approfondir le champ constitutionnel dans la perspective d’une justice planétaire. Ceux qui pillent les ressources des nations les plus faibles impunément ne sont non seulement pas condamnés mais ils préparent des TAFTA pour déborder les tribunaux nationaux par des tribunaux commerciaux (dont on appréciera au passage l’anti-constitutionnalité endémique). Ceux qui accaparent et concentrent à leur profit les richesses financières en privant les faibles de bénéficier du strict nécessaire ne sont pas considérés comme des délinquants ou des psychopathes alors qu’ils sont de facto classables dans l’une ou l’autre de ces catégories. Ceux qui font de tout ce qu’ils touchent une marchandise, sans considération des équilibres éco-systémiques qu’ils détruisent, ne passent devant aucun tribunal et échappent à la justice par des systèmes complexes qui surpassent la justice.

Les nouveaux champs constitutionnels
La désignation élargie d’une constitution planétaire (et donc supranationale) et des moyens d’exécution associés représente un chantier prioritaire pour une justice capable de restaurer la dignité des faibles. A condition bien sûr que la dignité des faibles demeure encore un sujet dont la justice veuille/puisse encore s’emparer. Nous l’avons vu plus haut, il s’agit là d’un niveau de conscience à atteindre, lequel doit résister, en situation minoritaire, à des consciences basses, âpres et insatiables au gain et au pouvoir.
Comment dès lors faire émerger ces nouveaux champs constitutionnels ?
Tout d’abord en créant un think tank (je dis « un » et non »des »), dont le thème serait uniquement celui-là et qui réunirait des juristes de haute conscience et de haute compétence. Il doit en rester quelques uns.
Ensuite, en faisant naître la conscience planétaire citoyenne. Non pas celle qui faciliterait la tâche à un nouvel ordre économique mondial mais une conscience qui permettrait à chacun d’entre nous sur cette planète d’en devenir un citoyen égalitaire en droit, quelque soit le pays où il est né.
Enfin, répandre, c’est-à-dire diffuser et aider à discerner, les « a-normalités » des situations qui aboutissent à menacer les faibles dans leur dignité et dénoncer en parallèle les pathologies et les actes criminels des agissements des forts.
L’impunité des forts, celle-là même qui menace la dignité des faibles, s’enracine dans notre indifférence et dans notre absence de courage. Engourdis par le confort, anesthésiés par l’argent, fascinés par les distractions, nous sommes gangrenés par l’indifférence jusqu’à supporter l’insupportable. Les images fortes ne nous atteignent mêmes plus. Elles font le beurre de « journalistes » sans respect de leur propre métier et happés par la nécessité commerciale. En ce jour où j’écris ces lignes, ce que l’on ose encore appeler « la presse », se dispute à propos de la publication de la photo d’un cadavre d’enfant de migrants âgé de trois ans échoué sur une plage turc. Je pense à la photo de la petite fille courant nue, prise en 1972 pendant la guerre du Vietnam et baptisée cyniquement « The napalm girl ». Nous n’avons rien appris depuis.
Nous sommes des barbares et nous ne progressons pas, sauf dans cette barbarie. Nos incantations débiles (au sens littéral du mot) lorsque la barbarie s’approche de trop près prennent la forme de feu de paille (manifestations auto-congratulées et formules tee-shirt « Je suis Charlie »). Nous devrions pleurer devant ce que nous sommes devenus.
Où est notre courage ? Où est notre amour-propre ?
Finalement nous sommes indignes.

© Effuse -2015 – Reproduction interdite

 

Retrouvez ce texte dans « Les points de vue d’Effuse – chroniques de 2015 » – Ed. Egossum.

Dernière mise à jour 18/09/2015